Un modèle économique dépourvu d’humanité

Mar 13, 2019 par

Un modèle économique dépourvu d’humanité

Ahmet Taşgetiren

 

[Ahmet Taşgetiren est un écrivain et journaliste turc, actuel rédacteur en chef du magazine islamique et soufi turc Altınoluk et billettiste au sein du journal Star. Parmi ses nombreux ouvrages, nous pouvons citer Allah’a bağlı bir hayat (Une vie rattachée à Allah) et Islam ve rahmet toplumu (l’Islam et la société miséricordieuse) aux Éditions Erkam.]

 

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Outre le fait de désigner une religion située dans temps, le terme « Islam » réfère à la foi originelle de l’homme (al-hanif), celle de tous les Prophètes depuis Adam, celle qui vibre à l’intérieur de chaque être humain. Quelle que soit la répulsion de l’homme envers la religion, ce dernier ne peut renier son être, ce qui le constitue, à savoir sa fitra (nature primordiale, forme originelle)[1].

 

Ainsi, la foi originelle (al-hanif) correspond à la forme originelle de l’homme (al-fitra), les deux se répondant et ne formant qu’un. De ce point de vue, combattre l’islam revient à entrer en guerre avec soi-même. L’athéiste[2] est celui qui combat sa propre âme, qui s’efforce de ne pas voir l’œuvre du Créateur derrière sa propre existence, derrière l’existence de son âme, de son intelligence.

 

Or, lorsque la foi en Islam diminue chez l’homme, les caractéristiques qui le différencient d’autres créatures s’effritent, s’abîment. Il en est ainsi parce que l’Islam protège la part d’humanité présente en chacun de nous. Par conséquent, l’homme qui n’alimente pas sa foi et qui se laisse dominer par son ego peut devenir un prédateur plus féroce que l’animal, un être plus vide que la machine, un ouragan plus dévastateur que les catastrophes naturelles. Un tel homme utilise son intelligence qu’à des fins destructrices.

 

Ceci explique la présence d’obligations et d’interdits en Islam. En effet, ces derniers n’ont pour but que de protéger la part d’humanité existant en chacun de nous. En Islam, les obligations et les interdits définissent le droit (haqq) que tout être doit respecter envers soi-même, envers son prochain, envers la société, envers la nature et bien sûr envers son Créateur. De ce fait, qu’il s’agisse d’actes de foi (iman), d’adoration (‘ibadah), de bonnes actions (mu’amalah) ou même de punitions (jaza’), les actions qui entourent le croyant sont à même de toutes le guider vers la même direction : l’élévation de l’âme, la montée en humanité.

 

En revanche, celui dont la foi en l’Islam s’est paupérisée entretient avec son environnement des relations dévastatrices. Il est perpétuellement insatisfait. Qu’une vallée d’or lui soit offerte, il en voudrait une deuxième.

 

Or, cet état d’esprit individualiste reflète parfaitement le système économique dans lequel nous vivons aujourd’hui. Un système qui assigne à un petit nombre d’individus l’ensemble de l’accumulation des richesses. Ces mêmes richesses que la sueur et les larmes de millions de travailleurs ont permis de produire. Comment expliquer le fait que des richesses créées par une majorité de travailleurs finissent dans les mains d’une minorité de privilégiés ?

 

Il existe en fait des canaux, des mécanismes, qui permettent le transfert des richesses, depuis la force de travail (grande en nombre mais faible d’influence) jusqu’à l’élite mondialisée (très restreinte en nombre, mais forte d’influence).

 

L’un de ces canaux n’est autre que l’intérêt bancaire (riba). L’intérêt bancaire, qui profita un temps aux élites nationales, s’est mondialisé et enrichit aujourd’hui tous les réseaux de la finance internationale. Aujourd’hui, même les institutions financières nationales sont devenues des agents au service de la finance internationale.

 

C’est pourquoi les États-Nations sont à la botte des institutions financières internationales qui leur imposent leur agenda, et les poussent à taxer toujours plus leur peuple afin d’alimenter les réseaux financiers. C’est la raison pour laquelle les institutions supranationales ne cessent de se former et de se développer.

 

À vrai dire, la dette publique paralyse les États de la même façon qu’elle étrangle les particuliers. Dans un tel système, le monde n’en finit pas de se paupériser et les hommes de s’entretuer pour un bout de pain… pendant que les patrons de multinationales se partagent des richesses extravagantes.

 

À l’opposé de ce modèle, l’Islam impose la responsabilité de l’homme envers son prochain. L’homme doit saisir les opportunités qui lui sont offertes afin d’accomplir sa responsabilité envers l’humanité, envers la création et envers son Seigneur.

 

En Islam, la responsabilité de l’être humain est très large, allant du service envers les voisins jusqu’au bon traitement du prisonnier, en passant par la défense des opprimés. L’homme dépourvu de foi ne peut atteindre ce niveau de conscience, ce sentiment fraternel vis-à-vis de l’autre. Bien évidemment, le sentiment de responsabilité est présent chez tous les êtres humains, mais le degré d’éveil, de conscience humaine, varie d’une personne à une autre.

 

Ainsi donc, l’homme qui n’est pas animé profondément par la foi pense avant tout à son propre profit. Chaque action qu’il réalise est évaluée selon le bénéfice qu’il peut en retirer. Il dépense ses biens et son temps à la poursuite de son désir personnel, sans se rendre compte que tout près de lui, son voisin, est éprouvé par la faim.

 

Ne sait-il pas que de nombreux affamés – ceux qui ont renié Dieu – peuplent aussi l’au-delà ? Quelle est sa relation avec la miséricorde, la bonté, la justice, ces notions si chères à l’Islam ?

 

Une telle personne ne peut offrir ne serait-ce un sourire, ou plutôt s’il en fait grâce c’est dans l’attente d’un retour, d’une valeur marchande. Une telle personne, lui arrive-t-elle d’être tracassée par un quelconque « souci moral »?

Car une personne dépourvue de foi est une personne moralement immature. En d’autres termes, il n’est pas possible de parler de « morale » en dehors du cadre religieux. Dès lors, quel que soit le discours moralisateur tenu par des institutions majoritairement laïques[3], ces dernières ne pourraient être crédibles en l’absence d’une éthique religieuse que seul le référent islamique est à même d’offrir. En effet, l’appel à l’éthique, l’appel à la montée en l’humanité, n’est en fin de compte qu’un appel à la recherche de son soi intérieur, de sa fitra, de la part d’Islam au fond de chacun d’entre nous.

 

Cependant, dans un monde où les valeurs islamiques sont dépréciées jour après jour, la morale et l’éthique se résumeraient à l’argent et à l’intérêt. Ce sont du moins les valeurs promues par les institutions du capitalisme moderne.

 

D’un côté, un petit nombre d’élus n’en finissent pas de s’enrichir, de se goinfrer, de l’autre, ce sont des milliards d’hommes et de femmes abandonnés, affamés. Rapport dialectique qui reflète étrangement la polarisation du monde entre le Nord et le Sud :

 

Un monde dépourvu d’Islam dans lequel les habitants du Nord obèses constatent passivement la famine de leurs voisins du Sud.

 

Cette critique n’épargne en aucun cas les sociétés à majorité musulmane dans lesquelles les différences abyssales entre riches et pauvres sont tout aussi révoltantes.

 

Dans un monde dénué de conscience islamique, l’homme a oublié sa part d’humanité cachée au fond de lui. Désormais, aucun obstacle n’enraye sa quête vers toujours plus d’enrichissement personnel.

 

De fait, l’homme moderne est un être insatisfait. Son ego n’étant éduqué par aucune approche spirituelle, il souffre de sa propre finitude. En d’autres termes, il en veut toujours plus. De même que tout est légitime au pouvoir politique, tout est légitime à l’homme dépourvu de foi dans sa course au gain.

 

Ce penchant de l’âme – morte spirituellement – explique le cercle infernal de la corruption. En effet, dans un environnement corrompu, aucune valeur autre que l’argent ne détermine les actions des individus. Un roi corrompu ? Apportez-lui son trésor personnel qu’il pillerait lui-même. Il transformerait les secrets d’État en simples produits marchands qu’il revendrait à des fins personnelles.

 

Au sein d’une société corrompue, personne n’est épargné par cette logique de décadence, bien que le niveau diffère d’une personne à l’autre. Même les gens purs finissent par se demander s’il est possible de construire une économie non corrompue. Eux-mêmes en doutent…

 

Au milieu du XVIIIe siècle déjà, le fameux pacha ottoman Koçi Bey rapportait l’existence d’une corruption endémique au sein de l’Empire et du pouvoir politique[4]. Il y voyait l’érosion de l’identité musulmane au sein de l’élite ottomane. Ce personnage d’une très grande importance – il fut nommé Grand Vizir à la fin de sa vie  (sadrazam, premier conseiller du sultan, équivalent du premier ministre) – constata que la corruption envahissait toute la gestion du Trésor public. Aujourd’hui, plus de cent ans après la chute de l’Empire Ottoman, la corruption est toujours d’une grande actualité dans le pays[5].

 

S’il en est ainsi, c’est que l’homme dépourvu de foi, dénué de conscience islamique, ne considère à aucun moment la richesse comme un moyen d’aider les pauvres. Il n’arrive même pas à concevoir que les pauvres ont un droit sur lui. Une telle personne ressemble à Qaroun, ce notable égyptien cité maintes fois dans le Qur’an qui oppressa Moïse et ses disciples. Une telle personne ne voit pas dans la richesse « un don d’Allah », mais plutôt un moyen d’atteindre ses propres désirs, un outil de puissance sur les autres.

 

Or, c’est justement en empruntant le chemin inverse que l’homme goûte au bonheur. C’est lorsqu’il partage un petit morceau de pain avec autrui, dans une intention pure, qu’il trouve l’apaisement. En revanche, dès lors qu’il pense à protéger sa petite part du gâteau, l’homme entre en conflit avec son prochain. Le premier est animé par les valeurs de l’Islam, quand le second en est totalement dénuées.

 

Si la planète est aujourd’hui en guerre, c’est que les relations d’ordre colonial ne cessent de la pourrir. Les frères se disputent les uns les autres, car l’esprit de miséricorde promu en Islam est absent. Derrière chaque parole se trouve un calcul économique, derrière chaque conflit d’intérêt un dénouement sanglant. Les âmes sont perdues, elles sont en quête d’Islam.

 

Par conséquent, un monde vidé de l’esprit de l’Islam ressemble à une arène romaine : Explicitement, ce sont des guerres ouvertement déclarées aux quatre coins du monde ; implicitement, c’est la guerre des cerveaux, des représentations contradictoires qui tendent dominer le monde et ses valeurs.

 

Les révoltes populaires qui s’érigent contre la faim ne cessent d’augmenter à travers le monde… Ils constituent autant de cris d’humanité réclamant rien d’autre que la justice et le respect. Ces millions d’hommes et de femmes qui protestent contre la corruption qui a envahi tous les pouvoirs de décision, ne reflètent qu’un cri profond de l’âme, de la fitra, d’un besoin d’Islam qui retentit à l’intérieur de chacun d’entre nous.

 

De même, s’il existe des hommes et des femmes qui, au Nord, ressentent de l’empathie pour ces manifestants, c’est que l’Islam n’est pas totalement absent de leur être.

 

Et c’est pourquoi dans notre chute dépressive collective, c’est l’Islam que nous recherchons.

 

En sommes-nous conscients ? Rien n’est moins sûr. Parfois, nous combattons le sujet même de notre quête. Cependant, si la conscience peut être trompée, le cœur lui ne se méprend jamais. Le cœur ne peut rompre avec sa nature originelle. Il diffuse – qu’on le veuille ou non – l’énergie de l’Islam dans nos veines.

 

L’amour, la droiture, la miséricorde, la bénédiction, l’empathie, l’éthique et la pureté… Autant de valeurs islamiques qui nous constituent et nous élèvent.

 

Si nous souffrons tous aujourd’hui de l’absence de l’Islam dans ce monde, viendra un jour où nous nous rendrons compte que la distance qui nous séparait de l’humanité et de la fraternité n’était autre que la distance qui nous séparait de l’Islam.

[1] Maurice Gloton (2004) Une approche du Coran par la grammaire et le lexique « entrée 1170(20) » Al Bouraq, Paris.

[2] L’auteur emploie le terme de munkir: celui qui renie. NdT.

 

[3] L’auteur se réfère ici aux institutions publiques turques du début des années 2000, ce texte ayant été rédigé en mai 2001. NdT.

[4] Koçi Bey (haz. Yılmaz Kurt) (1998) Koçi Bey Risalesi (mémoires de Koçi Bey), Ankara: Akçağ, (Osmanlıca ve Türkçe), NdT.

[5] Au début des années 2000, la Turquie est un pays encore très marqué par le régime militaire… NdT.

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